Jeunes et stratégies de résilience à la violence et à la criminalité en Afrique de l’Ouest

L’Afrique est le continent le plus jeune au monde. Les moins de 15 ans représentent 41% de sa population totale (Pison, 2015). Cette proportion atteint 47 % au Mali, 45 % au Burkina Faso et 42 % au Sénégal alors que la moyenne mondiale se chiffre à 21 % (Pison, 2016). Les jeunes représenteraient plus de 64% de la population ouest africaine (UNFPA; 2016). La configuration de la structure par âge de la population assortie d’une croissance démographique importante impose aux états africains des investissements démographiques énormes. Ces investissements correspondent au « capital qu’il faut créer, il par suite d’un accroissement de la population, afin de maintenir constant le niveau de vie » (Henripin, 1968).Sur le plan économique, ces investissements démographiques constituent un lourd handicap dans la capitalisation du progrès économique et social. En revanche, la «problématique de la jeunesse » peut être aussi analysée dans une perspective plus positive : celle de la capture du dividende démographique.
La « problématique de la jeunesse»[1] s’inscrirait selon Joschka Philipps (2013)[2] au cœur d’un paradoxe abordé par plusieurs travaux où les dichotomies concernant les jeunes opposeraient “bâtisseurs et démolisseurs ». Citant Cunningham et al (2008), Philipps montre que cette analyse manichéenne serait reprise par les agences de développement et les gouvernants, pour lesquels, les jeunes étaient dans certains cas des agents de développement et des acteurs du changement social positif et dans d’autres, des producteurs de violence, de crimes et d’insécurité. Ainsi, d’une part, cette population jeune est considérée comme un potentiel pour booster la croissance et le développement du continent.

D’autre part, cette population de jeunes est perçue aussi et surtout comme une menace à la stabilité et à la sécurité. Des travaux menés à partir de données collectées dans une vingtaine de pays en développement ont mis en évidence le fait que le chômage et le sous-emploi constituent un des facteurs explicatifs majeurs de la violence (Azeng, Yogo, 2013)[3]. Pour une diversité de raisons, dont le manque de compétences et le déficit d’opportunités locales, les inégalités, injustices et exclusions diverses, la majorité des jeunes est d’emblée dans l’incapacité d’exploiter ces opportunités (Banque Mondiale, 2014).

Certes les États ainsi que les institutions régionales et panafricaines, préoccupés par la situation des jeunes, ont développé des stratégies, politiques et programmes essentiellement dédiés à l’insertion économique des jeunes. Cependant, les évaluations de ces politiques ont montré qu’elles ne sont pas informées par des données probantes et ne mettent pas au-devant les jeunes qui sont directement concernés. Qui plus est, ces politiques et programmes en cours semblent plus être concentrés sur la jeunesse entrevue comme une menace à la paix et à la sécurité. Les interventions sont pensées en termes de réduction des facteurs de risque de violence et non dans une vision de valorisation de ce potentiel de jeunes qui peuvent constituer  de véritables agents de changement économique et social. Mieux, ces politiques, programmes et stratégies pêchent par l’uniformatisation de la cible jeune qui est en réalité plurielle.

En plus de la montée de la criminalité et de la violence chez les jeunes, les statistiques actuelles disponibles sur l’Afrique de l’Ouest indiquent de fortes inégalités de revenus et d’accès aux ressources, notamment au sein du groupe des jeunes,  entre jeunes gens et jeunes femmes, entre jeunes de quartiers pauvres et jeunes de quartiers plus nantis, entre jeunes urbains et jeunes ruraux, etc. (Banque Mondiale, 2014). Or des recherches ont montré une corrélation positive entre inégalités de revenus et violence criminelle d’une part et d’autre part, entre l’accroissement du chômage des jeunes et la hausse des crimes (Kelly, 2000; Fougère et alii, 2009[4]; Fajnzylber, Lederman and Loayza, 2002[5]) sachant que ni l’éducation ni le travail ne rapportent assez en particulier à ceux (la grande majorité) avec un bas niveau d’éducation et les travailleurs non qualifiés, présents massivement dans le secteur informel[6].

Nous constatons de ce fait  que malgré la montée de la violence et de criminalité dans la sous-région Afrique de l’Ouest, impliquant les jeunes, très peu de recherches sont menées pour expliciter les causes et motivations profondes ainsi que les facteurs individuels et collectifs qui poussent les jeunes vers la violence et la criminalité. Qui plus est, la plupart les études existantes se limitent au diagnostic et/ou à expliciter le lien entre la jeunesse, leurs manques d’opportunités économiques et la montée de la violence et de la criminalité[7]. Et ces recherches sont généralement menées dans les pays du Nord et les conclusions et recommandations sont difficilement applicables aux pays de l’Afrique de l’Ouest en particulier, ayant des réalités sociales, politiques, économiques et culturelles différentes. En outre, la plupart des recherches portant sur les jeunes et la violence sont menées par des chercheurs et institutions du Nord et/ou internationales, très rarement par des chercheurs africains eux-mêmes, du fait de la faible capacité technique de recherche locale dans ce domaine tant en termes de nombre de chercheurs qu’en termes de qualité. Il faut noter tout de même devant cette persistance de la « problématique de la jeunesse » et ses liens avec la violence, des études sont de plus en plus conduites par des africains mais d’une façon générale, ces études sont axées sur les violences politiques et les conflits, beaucoup moins sur le lien entre les aspects économiques dont le chômage des jeunes et les inégalités et les exclusions. Et ces recherches sont aussi souvent menées dans des pays ayant vécu des conflits violents et rarement dans ceux qui sont considérés comme relativement stables comme le Sénégal et le Burkina Faso. Ce projet cherche à contribuer à combler ces lacunes en partant des questions suivantes:

  • Pourquoi et comment certains jeunes confrontés aux exclusions dont économiques sombrent-ils dans la violence et dans la criminalité alors que d’autres parviennent à résister ?
  • Quelle différence faudrait–il faire entre les jeunes gens et les jeunes femmes ?
  • Quels sont les facteurs de risques et les facteurs de protection et d’adaptation, individuels (y inclus le genre), collectifs et environnementaux contre l’engagement des jeunes dans la violence et la criminalité ?
  • Comment et dans quelles conditions ces facteurs pourront-ils permettre à mieux anticiper sur les risques et prévenir l’engagement des jeunes dans la violence et la criminalité ?

Objectif général

L’objectif général de ce projet est de contribuer à rompre le cycle de production de violence et de criminalité chez les jeunes à travers une meilleure compréhension des stratégies de résilience des jeunes et de leurs communautés contre ces violences en Afrique de l’Ouest en particulier au Burkina Faso et au Sénégal.

Objectifs spécifiques

  1. Établir une meilleure compréhension des facteurs qui conduisent les jeunes à résister à la violence et à la criminalité au Burkina Faso et au Sénégal ;
  2. Suggérer des recommandations et des solutions pratiques pour influencer les politiques et programmes de prévention contre les violences et la criminalité chez les jeunes par une meilleure connaissance des facteurs et stratégies de résilience contre ces phénomènes au Burkina Faso et au Sénégal ;
  3. Contribuer à renforcer les capacités de recherche et de production de connaissances pour une meilleure formulation des politiques et programmes de prévention des violences et de la criminalité des jeunes.

Références

[1] Dans ce projet nous avons retenu la définition de la CEDEAO telle que stipulée dans son article 85 de son cadre de Prévention des Conflits de 2008 qui, à l’instar des institutions internationales définit les jeunes comme étant les personnes âgées entre 18 et 35 ans.

[2] https://matsutas.wordpress.com/2013/11/21/beyond-the-paradox-african-youth-research-and-the-policy-debate-by-joschka-philipps/

[3]Azeng, Therese F. and Yogo, Thierry U. (2013), Youth Unemployment and Political Instability in Selected Developing Countries, Working Paper Series N° 171African Development Bank, Tunis, Tunisia.

[4]  Fougère, Denis, Kramarz, Francis and Pouget Julien (2009): “Youth Unemployment and Crime in France”, « Journal of the European Economic Association »; September 2009.

[5] Fajnzylber, Lederman and Loayza (2002): Correlation between Gini index and homicides and robberies.

[6] Sall M., « L’informel à Dakar : Ubac ou régulateur de l’insécurité urbaine ? », Revue de géographie du Laboratoire Leïdi « Dynamiques des territoires et développement », N°8, décembre 2010, pp. 47-62

[7] Opt cit. : Kelly (2000); , Fougere et alii, (2009) ; Fajnzylber, Lederman and Loayza (2002)

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